La typographie n’a t-elle vraiment pas de prix ?

extensis - Jean-Michel Laurent
Par Jean Michel Laurent, représentant France d’Extensis

L’art typographique

 Les polices ont du caractère. Times New Roman, Helvetica, Arial… Derrières ces polices rendues communes par les outils de traitement de texte, se cache tout un travail d’artisanat mené par des typographes de métier. Se cache aussi toute une histoire. La police Futura fut par exemple au centre d’un combat idéologique au cours du Troisième Reich. Et c’est aussi bien parce qu’elle conserve l’empreinte d’écritures manuscrites bien plus anciennes – romaines ou médiévales – que la typographie a acquis le statut juridique d’œuvre d’art et qu’elle est protégée en tant que telle.

Mais la nouvelle conjoncture numérique a démultiplié en vingt ans le nombre des polices existantes Sur le Web, il en existe des centaines de milliers. On doit cette croissance exponentielle des polices d’écritures au développement de la publicité et de ses appétits : logos, affiches, posts Facebook. Mais quand bien même les polices se sont multipliées, elles se sont aussi paradoxalement standardisées. Si bien qu’aujourd’hui, les polices d’écriture doivent répondre aux enjeux marketing en vigueur : se démarquer de cette standardisation scripturale pour rendre sa marque aussi lisible que visible quitte à se passer de polices gratuites et open source. Sans toutefois s’acquitter… des droits de licence nécessaires.

 

Sanction et réputation

 Pourtant, les entreprises réfractaires qui n’achètent pas leurs polices typographiques s’exposent à des risques judiciaires. En effet, les caractères typographiques sont protégés au titre de deux lois : la loi sur les dessins et les modèles et la loi sur la propriété littéraire ou artistique. L’impression de documents, ou la réalisation de logos avec des polices d’écritures protégées sans l’autorisation de l’auteur constitue un acte de contrefaçon, passible de sanction pénale et financière. Il peut aussi passer pour de la concurrence déloyale.

Au delà des sanctions financières, l’entreprise s’expose à de sérieux problèmes d’image. La réputation s’entâche. L’exemple le plus parlant est celui d’Hadopi. En 2010,  la Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet s’est emparée d’une police Bienvenue, créée pour l’usage exclusif de France Telecom. Que dire d’une autorité chargée de faire respecter le droit d’auteurs alors qu’elle le bafoue ? Côté prestataire, le geste n’est pas glorieux. Vendre à un client une création piratée est éthiquement douteux et met à mal la réputation de son client.

 

Une affaire de mœurs

Le principal problème de la spoliation typographique est d’ordre culturel. Il existe une profonde ignorance du sujet chez les professionnels du graphisme. Une proportion non négligeable de professionnels ignore qu’une typographie non libre de droits s’achète au même titre qu’une image sur Shutterstock. D’après l’Étude de conformité des polices d’Extensis, près de 80 % des infographistes ne lisent en général pas les CGU. Et même après les avoir lues, 78 % des infographistes sont toujours peu sûrs des CGU.

A un autre échelon, les dirigeants ne sont pas plus concernés par la question puisque 57 % des personnes interrogées ont déclaré que leur employeur n’avait pas de politique nette pour les licences de polices et leur intégration dans le flux de travail.  Peu à peu, les mœurs changent au fil des affaires judiciaires, incitant les entreprises à s’acquitter des prix de licence ou à développer leurs propres polices. En 2018, Google et Netflix bousculaient les règles de leurs polices d’écriture. Les deux géants du Web éclairés ont fait le choix de développer leur propre typographie.

 

La typographie n’a pas de prix. Sa valeur historique et artisanale n’est pas estimable. Elle l’est pourtant lors d’un usage commercial et s’acquiert par licence. Si nul n’est censé ignorer la loi, beaucoup en font fi jusqu’à dans le piratage… mais en paient de plus en plus les frais.

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