Les géants de la tech ont-ils leur place dans l’open source ?

suse - thomas di giacomo
Par Thomas Di Giacomo, Chief Technology Officer chez SUSE

Le débat sur l’implication des GAFAM dans l’open source est saisonnier. Mais derrière le fantasme d’une lutte violente entre ces deux univers a priori opposés, réside de réelles stratégies loin d’être manichéenne.

 

Pourquoi les GAFAM s’intéressent-elles autant à l’open source ?

Alphabet, la maison-mère de Google détient la place de premier contributeur sur la plateforme de code collaboratif GitHub, d’ailleurs rachetée par Microsoft en 2018. Tandis qu’Amazon commence à contribuer à des projets comme Kubernetes et Facebook qui met en accès libre l’un de ses data centers en enjoignant d’autres entreprises à faire de même… Les GAFAM semblent de plus en plus mener la danse de l’open source sur le plan mondial. Mais un tel engouement n’est pas dénué de tout intérêt !

D’un point vu technique d’abord, l’open source est devenu la référence en matière de conception IT, en particulier pour les solutions cloud. En effet, elles ont l’avantage indéniable d’apporter un triptyque, coûts optimisés, interopérabilité des solutions et sécurité, et c’est bien ça qui intéresse les GAFAM. 

Deuxièmement, l’implication des employés dans des projets open source est un facteur déterminant pour le rayonnement des entreprises : figurer parmi les premiers contributeurs de projets d’envergure (le noyau Linux par exemple), développer des modules en intégralité et être présent sur les communautés de codeurs majeures sont autant de gages de qualité et d’expertise pour les GAFAM. Cette omniprésence permet donc d’être visible auprès de l’écosystème tech, d’attirer les meilleurs talents et de les retenir en leur garantissant une forte autonomie sur ces projets open source. 

Loin d’être cantonné à une communauté obscure et lointaine, l’open source est désormais une norme culturelle à laquelle se conforme naturellement beaucoup d’entreprises de la Silicon Valley, mais pas seulement. Beaucoup d’entreprises chinoises telles que Huawei et Alibaba commencent depuis quelques années à contribuer largement à la communauté libriste.

 

Des ressources considérables pour renforcer la puissance de l’open source

Dans la philosophie libriste, il n’y a pas de ségrégation à l’entrée : tout le monde est le bienvenu. Et cela inclus également les employés des GAFAM.  Plus on est, mieux c’est ! Cette multiplication des forces permet d’avoir davantage de contributions et d’accélérer ainsi l’innovation. Ces nouveaux arrivants apportent des cas d’utilisations inconnus au préalable qui apportent donc une perspective différente qui enrichira la technologie développée dans le projet. 

Au-delà de ces contributions, ces mastodontes de la tech développent par leurs initiatives des modules open source majeurs. Prenons par exemple le module Kubernetes, clef de voûte des solutions de conteneurisation développé par Google ou encore le fait que la communauté de développeurs mettant à jour le noyau de Linux se compose aussi en grande partie d’employés de ces grands groupes. 

 

Des détracteurs qui craignent pour l’indépendance des projets 

Mais malgré ces bénéfices, depuis ces dix dernières années la communauté open source devient de plus en plus vigilante quant à l’indépendance de ses projets vis-à-vis de ces grands acteurs. En effet, ces acteurs sont si importants sur le marché, par leurs ressources financières, qu’apparait le risque que cela conduise le projet vers une optique qui leur soit commercialement favorable.

Un autre principe fondateur de l’open source réside dans l’adage « celui qui, fait décide ». Dans l’absolu, c’est un principe tout à fait louable, mais grâce à la taille de leurs effectifs et ressources humaines, les Facebook, Google, Microsoft et consorts peuvent se permettre d’allouer plus de monde pour « faire », prenant ainsi de l’influence. 

Citons par exemple le cas de certaines start-up. Si quasiment toute l’innovation d’aujourd’hui nait dans l’open source, c’est aussi grâce aux start-up qui y sont présentes et y contribuent largement. Mais pour survivre, il leur faut monétiser leurs innovations. Mais quand ces dernières mettent au point une technologie open source novatrice, cette technologie se retrouve par la suite disponible sur des clouds publics appartenant aux GAFAM, par conséquent ces start-up n’en tirent pas forcément tous les bénéfices commerciaux. Mais comme la situation n’est pas binaire, cette présence sur les clouds publics des grands acteurs aident aussi à l’adoption de cette nouvelle technologie. En réalité, au vu de leur envergure et de leur force de frappe, les clouds publics donnent aussi accès à ladite technologie à des milliers d’utilisateurs dans le monde. Audience auxquelles ces petites entreprises n’auraient pas eu accès à elles seules. Si la présence des GAFAM dans la communauté open source constitue un point de vigilance, c’est aussi une opportunité indéniable. 

 

La survie de l’open source réside dans les mesures de surveillance

Pour éviter de donner trop de pouvoir à un seul acteur, des filtres, aussi appelés « fondations » existent telles que la Fondation Openstack ou la Fondation Linux par exemple. Ces fondations sont des organismes indépendants offrant des ressources partagées pour mener à bien des projets open source et aider et défendre toute la communauté qui l’entoure (utilisateurs, développeurs, écosystème). Au sein des conseils d’administration de ces fondations, plusieurs entreprises privées collaborent et sont chargée de garantir la neutralité du projet. 

Ces entreprises finançant les projets open source sont présentes aux conseils d’administration, mais ceux-ci sont pourvus de mécanismes de votes stricts pour mettre des barrières et encadrer le pouvoir d’une entreprise par rapport à une autre. Les places à ces conseils d’administrations sont gérées en fonction de l’investissement dans le projet mais aussi de manière méritocratique, et c’est ici tout l’intérêt des fondations : ces mécanismes de vote exigeants accompagnés de chartes de gouvernances fournissent un cadre plus strict pour diversifier l’opinion.  

En outre, avec sa puissance et son rôle de facilitateur d’innovation depuis plus de 30 ans, la culture open source est très répandue et respectée dans l’ensemble de la communauté technophile. Par conséquent, les grandes entreprises ont aussi à leur tête des personnes très familières avec les valeurs de l’open source. 

 

« Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». La communauté open source dans sa globalité a le devoir de veiller à conserver cette balance dans le pouvoir et à préserver diversité et équité. 

La guerre des GAFAM et de l’open source n’aura donc pas lieu car l’open source a déjà gagné : c’est pour cela que les grands acteurs sont présents et innovent par ce biais. L’open source et les GAFAM partagent cette priorité pour la performance, l’efficacité et le pragmatisme. C’est ce qui assure leur union. 

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